Par raccourci intellectuel, nous qualifierons cette culture ainsi : la pensée occidentale contemporaine, linéaire, dont l’apprentissage tend à valoriser l’application de la volonté de l’homme sur l’univers (cf. l’article de O. Millet : Que faisons-nous, lorsque nous nous fixons des objectifs ?)
En contrepoint, nous vous invitons à porter le regard sur une autre partie du monde où la question du changement est posée depuis plusieurs siècles : la pensée chinoise et son expression dans le Yi Jing, dont le titre français est le Livre des Changements.
Nous appuyant sur la version récente que nous en donnent Cyrille J.-D. Javary et Pierre Faure (1), nous retiendrons la formule lapidaire qui définit le changement comme étant la vie elle-même. Ces quelques mots suffisent à marquer le fossé qui sépare deux interprétations du monde.
Longtemps inconnu, puis mal connu, faute d’une analyse rigoureuse, méprisé ou adulé en tant que support divinatoire, le Yi Jing peut être abordé selon deux approches : sa lecture et sa pratique.
Lire le Yi Jing
Outre la caractéristique structurelle du texte, non linéaire en regard des écrits philosophiques occidentaux, et son impact fondateur sur la culture chinoise, Cyrille J.-D. Javary dans la préface de son ouvrage, insiste sur deux concepts essentiels : le blocage et la faute.
Depuis plusieurs siècles, toute une partie de l’humanité a considéré qu’une difficulté (que nous appelons un problème) était un arrêt dans le flux de la vie, évoquant un bouchon dans le flux du trafic routier. En suivant cette métaphore, on sait qu’un bouchon se résout de lui-même par la simple action du temps et que la volonté d’action est inopérante et parfois aggravante pour la situation. Si l’on ne peut attendre, il vaut mieux envisager par exemple un demi-tour plutét que de passer en force.
De même, autant notre tissu culturel occidental use et abuse de la notion de faute, autant le
Yi Jing montre l’absence de celle-ci dans la culture chinoise. On attribue à Confucius, parmi tant d’autres, les mots suivants : ’ Commettre une faute et ne pas s’en corriger, c’est cela la faute. é
Ces deux notions suffisent à identifier dans cet ouvrage une parenté avec l’approche interactionnelle stratégique. Nos interventions visent, par exemple, à reconsidérer le regard porté sur le problème et à interrompre les actions correctives incessantes appliquées par nos interlocuteurs : les tentatives de solutions volontaristes perpétuant la situation de blocage, le pragmatisme revient alors à opérer un demi-tour.
Quant à la position que nos interlocuteurs tiennent par rapport à la situation problématique qu’ils vivent, nous entendons souvent qu’ils cherchent à attribuer une faute à l’un ou à l’autre des protagonistes, cherchant le coupable. Le Yi Jing souligne combien cette recherche est inadéquate et inutile dans la plupart des cas. La faute, s’il y en a une, est dans une attitude déplacée par rapport à l’interaction en cours.
Enfin, nous retiendrons que le mouvement général que préconise le Yi Jing est la supériorité de l’attitude Yin sur l’attitude Yang. Pour rester laconique : l’action forte et volontaire n’a pas besoin d’être apprise (n’est-elle pas innée ?) alors que la retenue, la réflexion quant à sa propre attitude, l’accompagnement de l’évolution plutét que la confrontation, etc., nécessitent d’être sérieusement appris.
En conclusion, P. Faure souligne la présence dans le texte du Yi Jing d’une considération de nature à assouplir le point de vue occidental sur les problèmes :
« à ne pas s’attarder à rechercher le point de départ idéal, qui fournirait alors la base de l’action, mais prendre les choses là où elles sont et s’insérer dans le flux tel qu’il se présente pour en développer les potentialités » (2).
Nous ne pouvons nous empêcher de faire le lien avec le ’ potentiel de la situation é que J.-J. Wittezaele (2) et C. Duterme mettent au cœur de la construction stratégique de l’intervention de changement.
Pratiquer le Yi Jing
Reste la question de l’usage du Livre des Changements comme une aide à la décision, ainsi que le propose la tradition. Comment intégrer la relation du ’ calcul é d’un hexagramme par un geste aussi hasardeux qu’un lancer de pièces de monnaie et le commentaire qui en résulte avec la situation réelle qui a conduit à ce geste ?
Laissons les choses en l’état en faisant appel à Ludwig Wittgenstein : ’ Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. é
Notes bibliographiques :
1. Cyrille J.-D. JAVARY & Pierre FAURE : Yi Jing, Le Livre des Changements, Paris, Ed. Albin Michel, 2002
2. J.-J. Wittezaele :L’Homme Relationnel, Paris, Ed. Le Seuil, 2003
Christian Pignard