UNE DÉFINITION GÉNÉRALE
Il s’agit avant tout de répondre aux questions que se posent les participants lorsqu’ils sont confrontés à des situations difficiles et pour lesquelles ils n’ont pas de réponse. Dans ce genre de cas, il est fréquent de s’enliser dans des tentatives de solution, assez vite répétitives et sans effet. Elles ont pour conséquence un sentiment de blocage, d’isolement, de découragement ou d’incompétence. Les effets négatifs peuvent aller jusqu’à la crainte, voire la peur d’affronter une ou plusieurs personnes, l’obsession permanente par une même préoccupation perturbant la vie personnelle ou le sommeil, le sentiment d’une exaspération constante, la démotivation au point de ne plus vouloir aller au travail, etc.
L’étendue des sujets est vaste et peut aller d’une difficulté relationnelle entre personnes, ou entre groupes, jusqu’au traitement des obstacles rencontrés dans la conduite d’un projet ou d’un changement ambitieux. On peut citer, par exemple :
• les retards d’un collègue perturbant la production collective ;
• un groupe de projet improductif qui s’enlise ;
• les tensions dans une équipe détruisant l’ambiance de travail ;
• l’oubli général de consignes importantes ;
• une personne à l’esprit négatif détruisant le moral d’une équipe entière ;
• un supérieur hiérarchique particulièrement exigeant ou pointilleux ;
• un partenaire qu’il est délicat d’aborder et par rapport auquel on ne sait jamais comment se positionner, etc.
Autant de situations qu’aucune initiative, parole ou action ne parvient à changer, alors que l’on a entrepris de nombreuses tentatives pour cela.
Retrouver une dynamique professionnelle
Au-delà de la recherche de solutions pour un problème spécifique, l’analyse de pratique est également un moyen de régulation et de remise en question professionnelle. En effet, malgré la multiplication du travail en équipe, un très grand nombre de professionnels restent plus ou moins isolés dans leur pratique quotidienne. Une des conséquences de l’isolement est de plus en plus s’appuyer sur des pratiques connues, éprouvées, répétitives.
À l’évidence, cette manière d’exercer son métier procure un certain confort, éloigne du stress, mais elle conduit aussi à entretenir une routine, une manière d’appréhender les situations qui tend à se rigidifier, à se scléroser. N’étant plus stimulé par la diversité, on s’en tient aux choses qui marchent, on évite les terrains où l’on est moins à l’aise, en d’autres termes, on appauvrit sa pratique au lieu de l’enrichir. Or, comme seul le changement est immuable, il est certain qu’on sera dépassé, à court terme, par les changements caractéristiques du monde professionnel et social.
L’analyse de pratique permet alors, au prix d’une remise en question progressive, de remettre la pensée en action. En acceptant d’être interpellé par des questions « embarrassantes », on peut abandonner des certitudes stéréotypées, on peut retrouver le dynamisme de tout processus vivant, on peut évoluer…
De plus, le courage d’oser la remise en question de son travail, de ses idées, permet d’accéder à une plus grande confiance en soi, d’acquérir une meilleure assurance pour affronter efficacement les difficultés qui se renouvellent en permanence.
Progresser dans sa professionnalisation
Qu’il s’agisse de reconnaître une faiblesse ponctuelle face à une situation que l’on n’arrive pas à améliorer, comme nous le mentionnons plus haut, ou de mettre en question ses certitudes et ses pratiques routinières, la personne concernée montre un signe fort de recherche d’amélioration personnelle, de plus grande professionnalisation en prenant par au travail collectif d’un Groupe d’Analyse de Pratique.
Toute cuirasse conduit à se couper de la relation avec les autres, et n’est en dernière analyse qu’une protection inappropriée. En revanche, l’analyse de pratique aide à développer différents modes de réaction, à diversifier ses interventions, à accentuer sa souplesse d’adaptation.
À l’issue d’une telle démarche, le professionnel sait résoudre un plus grand nombre de difficultés, notamment celles qui le laissaient démuni jusque-là. Il prend ainsi confiance en ses capacités et devient plus sûr de lui.
OBJECTIFS, PRINCIPES ET RÈGLES DE FONCTIONNEMENT
Nous avons commencé d’évoquer les principaux objectifs visés par l’Analyse de Pratique telle que nous la conduisons. Ils peuvent se résumer ainsi :
• Élargir son pouvoir d’action en évaluant précisément ses manières de faire.
• Envisager des pratiques différentes en découvrant de nouvelles pistes d’action.
• Contrecarrer les effets négatifs de la routine dans les pratiques professionnelles en développant ses capacités d’adaptation.
• Contrecarrer les effets négatifs de l’isolement en vivant une expérience d’échange et de partage avec des pairs.
• Mettre à profit les expériences des autres et faire profiter les autres de ses propres expériences.
Une réunion de pairs
Sous la direction de notre intervenant superviseur, des professionnels de niveaux hiérarchiques équivalents, sur la base du volontariat, se rencontrent régulièrement dans un cadre défini pour analyser leurs pratiques actuelles et les difficultés qu’ils rencontrent dans l’exercice de leur métier. Il s’agit d’aborder des cas réels (résultats insatisfaisants, solutions inefficaces, situations non abouties).
• Groupe : de 6 à 8 personnes
• Réunions : 6 à 9 séances d’une demi-journée selon une fréquence mensuelle
Chacun de ces principes, qui se justifient pleinement, sont développés dans les paragraphes suivants.
Le volontariat
En effet, l’efficacité d’un groupe d’Analyse de Pratique est fondée en premier lieu sur la demande des professionnels qui souhaitent y participer. Cette question est cruciale et dans le cas où l’institution, ou l’entreprise, décrète une participation obligatoire à de telles rencontres, les résistances des participants sont telles qu’elles aboutissent à un blocage, un fonctionnement stérile, et à un échec du dispositif. Le minimum requis est que l’on ait de la part des participants une participation acceptée.
La taille et la composition du groupe
La taille relativement réduite du groupe permet de garantir à la fois des temps de parole suffisants et les conditions d’une écoute collective attentive, efficace, autorisant l’expression de points de vue personnels et l’analyse de thèmes assez impliquants.
De plus, l’absence de relations hiérarchiques au sein du groupe permet d’évacuer un grand nombre de phénomènes de blocage, liés au jugement, à la crainte des conséquences de l’expression publique de difficultés, etc.
Le nombre de séances
L’engagement pour un nombre minimum de séances, défini au préalable, a pour fonction de favoriser la mobilisation des participants, le développement d’une dynamique de groupe, la création d’une pratique de travail en groupe.
Le dispositif que constitue la succession des séances permet de suivre l’évolution des situations, de réunion en réunion, et évaluer l’efficacité des actions mises en œuvre.
La règle de confidentialité des échanges
La règle de la confidentialité, selon laquelle rien de ce qui est dit, par qui que ce soit, en séance ne doit être répété à l’extérieur, est essentielle pour oser s’exprimer franchement sur ce qui pose des difficultés. Cependant, il est impossible de garantir que cette règle sera strictement respectée. Par conséquent, oser parler d’une situation difficile aux autres reste dangereux et mérite d’y réfléchir à deux fois avant de se lancer, en toute connaissance de cause.
Le rôle de l’intervenant superviseur
Le rôle du superviseur est de conduire les échanges dans le cadre des règles de fonctionnement de l’analyse de pratique. Il aide également à la mise au point de solutions nouvelles pour faire évoluer ou changer les situations les plus problématiques.
Il ne se pose en rien expert sur le fond, mais garant de la forme des échanges et de l’application de l’approche que nous présentons ci-dessous, pour dégager des réponses aux problèmes que rencontrent les participants dans leur pratique, aux questions qu’ils se posent.
Le superviseur apporte des propositions concrètes pour dépasser la situation bloquée et aboutir à de meilleurs résultats. Il s’agit d’accompagner le groupe dans un travail constructif, et non se contenter d’évoquer des options, des possibilités, des notions générales ou abstraites.
L’APPROCHE DE PALO ALTO
Les groupes d’Analyse de Pratique connaissent un nouvel intérêt de nos jours, et de plus en plus de secteurs professionnels les mettent en œuvre pour atteindre les objectifs que nous avons évoqués plus haut.
Cependant, leur apparition est ancienne, leur existence a donné lieu à des modes d’intervention variés et les intervenants qui la pratiquent s’appuient sur des références théoriques pouvant être extrêmement différentes les unes des autres.
De façon à situer notre propre cadre de référence, nous décrivons ci-dessous, d’une part, ce que n’est pas notre approche, et, d’autre part ce qui la caractérise de manière très spécifique.
Approches éloignées de la nôtre
Plusieurs méthodes d’analyse de pratique font de l’expression du vécu, ou en d’autres termes de sa verbalisation, la clef de voûte de leur efficacité. Dans cette optique, il s’agit que la personne qui s’exprime arrive à « construire son expérience » en confrontant ce qu’elle relate aux regards croisés du groupe. Cette construction d’expérience est principalement fondée sur la compréhension, l’explication des situations présentées et les apports qu’elles peuvent fournir à l’exercice du métier.
Dans ce cadre, les interventions du superviseur peuvent être plus ou moins non-directives. Il attendra dans certains cas que le groupe se régule par lui-même et n’interviendra que pour conduire le questionnement : Quelles sont les causes possibles à cette situation ? Quel sens peut-on lui donner ? Au nom de quoi agit-on ?
En termes de contenu abordé, plusieurs méthodes d’analyse de pratique font une place importante à l’expression de la souffrance psychique. Pour les travailleurs sociaux, notamment, les groupes d’analyse de pratique peuvent constituer un lieu pour aborder la difficulté des situations que vivent les personnes qu’ils accompagnent, le manque de moyens pour faire face à leurs missions, les contraintes imposées par les institutions, etc. Il est possible, après l’expression de ces difficultés, de redonner du sens à ce qui est vécu sur le terrain.
D’autres méthodes font de l’échange des points de vue leur pierre angulaire. Il peut, en effet, contribuer à une sorte de « métissage » théorique entre les différents participants en présence. Ils accèdent, alors, à plus de hauteur de vue, et peuvent envisager de façon différente leur métier et la manière de l’exercer. Au lieu de s’appuyer sur son seul vécu pour bâtir son expérience professionnelle, les échanges dans le groupe donnent les moyens de dépasser la subjectivité et la singularité, et d’envisager des éléments objectifs et universels.
Enfin, certains groupes d’analyse de pratique ont principalement pour but de trouver des réponses pratiques aux actions inefficaces et développent une question unique : « Puisque cela ne marche pas, comment pouvons-nous nous y prendre pour trouver de nouvelles façons de faire satisfaisantes ? ».
Notre approche
Notre méthode se distingue des approches centrées sur la personne, le vécu, la verbalisation des difficultés, la recherche d’explications, d’interprétations ou de théories communes, en ce qu’elle a pour objet les interactions et se rattache en partie à l’approche systémique.
La méthode de supervision utilisée est directement issue des travaux de l’école de Palo Alto, creuset où se sont développés les courants dits de La Nouvelle Communication et qui ont connu des applications variées, de la thérapie à l’intervention et au conseil en entreprise.
Notre approche considère toute situation de communication, y compris conflictuelle, comme un système d’interactions entre personnes, et entre les personnes et leur environnement (l’entreprise et ses enjeux, ses modes de production, etc.).
L’idée fondamentale de l’interaction est que tout comportement de l’un des protagonistes influence l’autre et réciproquement, de sorte que tous les comportements sont, à la fois, des causes et des effets de ce qui se passe.
Étant donné l’importance de la communication interpersonnelle dans les difficultés rencontrées dans toute pratique professionnelle, managériale ou non, nous disposons, grâce à cette approche, d’outils concrets et de techniques de supervision particulièrement pertinents.
Définir – Découvrir – Recadrer – Faire Expérimenter
Notre approche vise, de manière pragmatique, à identifier le problème vécu, sur le terrain, et à en cerner toutes les composantes, événementielles et contextuelles. Nous mettons, pour cela, en pratique une grille d’analyse de situation pouvant se résumer en quelques points-clefs, tels que Qui fait quoi à qui, et en quoi est-ce un problème ? Qu’est-ce qui a été entrepris jusqu’ici de manière infructueuse pour faire évoluer la situation ? Quel serait le premier indicateur d’un changement positif ?
Définissant ainsi le cadre d’expression des pratiques et des difficultés, nous coupons court aux enlisements fréquents dans une longue recherche d’explications, de d’interprétations pertinentes, ou de responsables du problème. Le travail en commun connaît, tout au contraire une forte dynamique tournée vers la recherche de solutions.
Bien que s’appuyant sur les situations concrètes rencontrées, le superviseur ne cherche pas à dégager lui-même des solutions, mais à permettre aux participants de comprendre comment ils interagissent dans leur pratique professionnelle, et d’acquérir de nouvelles compétences afin de trouver eux-mêmes des stratégies et des comportements plus adéquats.
Les supervisions permettront de préciser les problèmes rencontrés, de découvrir le fonctionnement qui entretient les difficultés récurrentes. Les échanges au sein du groupe d’analyse de pratique ont pour effet de recadrer la vision de départ de la personne concernée et lui permettre d’envisager de nouveaux moyens d’agir.
Ainsi, il est non seulement possible de dégager des pistes concrètes de solution pour les situations évoquées mais surtout de faire en sorte que les participants acquièrent une compétence plus grande pour l’exercice de leur fonction.
La préoccupation constante de l’intervenant est de rendre aux personnes concernées leurs capacités à trouver des issues acceptables pour les situations difficiles qu’elles rencontrent. C’est pourquoi, les périodes entre les séances sont utilisées pour expérimenter des stratégies et comportements nouveaux, dont on évalue les effets lors des séances suivantes. Ainsi, le groupe d’analyse de pratique n’est en rien coupé du contexte de terrain, mais, tout au contraire, y trouve son prolongement permanent.